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Caroline Delage et Alex Darmon: « On perd beaucoup en séparant les générations »

Productrice et auteur de la série-documentaire Une vie d’écart (Canal+)
Equipe de tournage dans un jardin. Dans les bras de l'auteur de dos, une petite fille. Sur la gauche, la productrice les regarde en souriant.

« Une vie d’écart » : sous ce titre énigmatique, Canal + diffuse depuis le 7 octobre une série documentaire en quatre épisodes consacrée aux pouvoirs des liens intergénérationnels. Pendant six semaines, une équipe de tournage s’est installée au sein d’un EHPAD de la région parisienne pour filmer la rencontre quotidienne entre des résidents et une classe de maternelle. Ponctuée par l’analyse de spécialistes du grand âge et de la petite enfance, la caméra saisit avec pudeur ce qui se joue entre petits et grands. L’occasion d’interroger la productrice, Caroline Delage et l‘auteur, Alex Darmon, sur leur rapport à l’âge et à la vieillesse et comment cette expérience les a changés.

Apriles : Mettre des personnes âgées à l’antenne, c’est prendre le risque de faire fuir l’audience. Pourquoi avoir choisi d’évoquer ce sujet du grand-âge et de l’aborder sous l’enjeu intergénérationnel, dans un format entre documentaire et divertissement ? Racontez-nous comment est né ce projet, quels étaient vos objectifs et vos motivations ?

Caroline Delage : À l’origine, c’est une émission anglaise diffusée sur Channel 4, Old people’s home for 4 year olds. Lorsque je l’ai découverte, je suis littéralement tombée amoureuse des images. Cette rencontre entre une dizaine d’enfants de quatre ans et une dizaine de personnes âgées était bouleversante et elle faisait écho à mon expérience de maman. Je suis profondément touchée par la richesse du lien et la complicité que ma fille de 4 ans a développé avec sa grand-mère. Aussi, contrairement à l’émission anglaise, j’ai voulu également m’intéresser à l’évolution des enfants, insister sur les émotions qui naissent entre eux et les personnes âgées tout au long de ces six semaines de fréquentations quotidiennes.  Pour atteindre cet objectif nous avons élargi le collège d’experts, qui initialement se composait d’un psychologue et d’un gériatre, à une pédiatre. Mais il a quand même fallu près d’un an pour convaincre des diffuseurs. Je suis très fière qu’un groupe privé comme Canal + ait parié sur ce projet. La vieillesse est bien un sujet universel et citoyen qui nous concerne tous et la crise sanitaire que nous traversons aujourd’hui nous le rappelle.

Une dame âgée prend le visage d'une petite fille dans ses mains. Toutes deux se regardent dans les yeux.
image de Raymonde et Olive tirée du documentaire.

Apriles : On imagine qu’il n’a pas été simple de réunir au quotidien ces deux groupes, racontez-nous comment s’est déroulé le tournage ?

C.D. : Il fallait trouver un EHPAD qui offrirait le décor idéal : avec un jardin où les enfants pouvaient se défouler, et une grande salle, où créer un espace de rencontre agréable. Après avoir visité quasiment tous les établissements de région parisienne, nous avons obtenu l’accord de celui d’Issy-les-Moulineaux. Son directeur a tout de suite vu l’opportunité de montrer une autre réalité des maisons de retraites, ouvertes sur l’extérieur et où la vie est possible. Il nous a fait confiance pour poser nos caméras pendant six semaines et investir les lieux chaque jour.

La sélection de l’école a été encore plus compliquée. Pour des raisons pratiques, elle devait se trouver dans un périmètre assez proche de l’EHPAD. Après plusieurs refus et le véto d’une inspectrice académique, le choix s’est fait sur une école du 15ème arrondissement, dont le projet éducatif était déjà l’intergénérationnel, et sur une classe à double niveau qui permettait de ne mobiliser que douze élèves. La directrice a saisi l’occasion et l’équipe pédagogique a beaucoup collaboré pour convaincre les parents. Et nous avons reçu le soutien du Ministre de l’éducation nationale.

Ensuite pour le tournage nous avons recruté une animatrice qui avait un rôle central dans le bon déroulement des activités et leur mise en place. Elle devait à la fois être en retrait pour laisser la relation enfants-personnes âgées au centre, mais en même temps être là pour gérer ces deux groupes. 

Alex Darmon : Dès que Caroline m’a sollicité, je me suis immergé dans plusieurs classes de maternelle puis dans l’EHPAD. Il fallait se familiariser avec des enfants de cet âge et avec leur programme scolaire. Les enfants ont été initiés au fonctionnement de la caméra, du micro, pour qu’ils les oublient. L’équipe pédagogique leur a également expliqué que les gens qu’ils allaient rencontrer n’étaient pas comme leurs copains, mais des personnes plus fragiles qu’eux. Ils ont été géniaux et très vite ils ont aidé les adultes à se déplacer, se sont inquiétés pour eux lorsqu’ils étaient en retard ou absents.

Le choix des personnes âgées était plus délicat. Ils devaient être volontaires et ce que nous leur demandions, à savoir être présents tous les jours avec les enfants, accepter les tests, participer aux groupes de parole, demandait beaucoup d’énergie pour des personnes de plus de 90 ans. C’était compliqué de les convaincre de prendre ce risque, il ne fallait pas les brusquer. Tous les matins, la grosse inconnue était de savoir si les adultes allaient venir. Il fallait vraiment être à leurs côtés, ne jamais les forcer. Certains ont tout suite été intéressés, d’autres sont venus sans savoir à quoi s’attendre, ni les bénéfices qu’elles pourraient en tirer. Finalement, ils nous ont fait confiance et ont toujours été enthousiastes sur les activités avec les enfants, même quand ces derniers les ont déguisés et maquillés.

Une petite fille caresse les cheveux blancs d'une dame âgée qui sourit
Image de Marguerite et Firouza tirée du documentaire.

Apriles : Quel bilan dressez-vous de cette expérience ? Pour les enfants et les personnes âgées, mais également à titre personnel ?

A.D. : À la fin du tournage, les personnes âgées m’ont dit qu’elles allaient enfin pouvoir se reposer, puis très vite elles nous ont demandé quand est-ce que les enfants allaient revenir. Pour certaines il y a eu un coup de blues, car cette expérience comme le dit Josette, l’une des résidentes, « ça nous remet dans la vie ». Nous avons également été surpris de constater que les personnes âgées ne se connaissaient pas. Après ces six semaines, c’est aussi un groupe d’amis qui s’est constitué. Et pour l’EHPAD, cette expérience a redonné du sens, même si le confinement a un peu cassé la belle dynamique.

Quant aux enfants, ils ont pleinement profité d’être dans une relation « un adulte pour un enfant ». Ils ont progressé plus vite dans leur socialisation ; ils ont appris à se canaliser ; certains se sont épanouis. Même les parents nous ont fait remarquer les changements positifs qu’ils avaient constatés. Et puis, ils ont réellement formé une amitié forte avec les adultes, en témoignent leurs questions comme celle d’Andréa à Robert : « Robert, est-ce que tu étais impatient de me voir ? ».

C.D. : Des deux côtés, il y a eu l’envie de maintenir le lien. Le groupe s’est revu pour le sapin de Noël, Certains ont également participé en duo à la promotion de la série-documentaire. Et pendant le confinement, ils ont continué de s’écrire et nous avons réalisé des petits échanges vidéo.

A.D. : Nous sommes restés très proches des résidents, ce sont devenus des amis. Ce projet a complètement changé ma perception des personnes âgées. Quand Andrée qui fêtait ses 97 ans nous a dit qu’elle espérait ne pas voir ses 100 ans, j’ai compris que nous étions passés collectivement à côté de quelque chose, que nous n’avions pas compris quel trésor elles sont. Je ne regarderai plus jamais une personne âgée de la même façon. 

C.D. : J’étais déjà convaincue de la richesse que représentent nos aînés ; réaliser ce documentaire a achevé de me convaincre que nous avions beaucoup à nous apporter réciproquement, qu’il faut faire des émules. Brigitte Bourguignon (Ministre déléguée, chargée de l’autonomie) était présente lors de la projection en avant-première. Elle a affirmé sa volonté de vouloir mettre en place des partenariats entre école et EHPAD, dès que la situation sanitaire le permettra. Le film doit être montré à des professionnels, pour les convaincre de renouveler l’expérience. C’est ça le pouvoir de l’audiovisuel.

Bande annonce de "Une vie d'écart"

Propos recueillis par Estelle Camus et Anna-Line Vançon Hermet

Photo en début d'article : image de Marguerite et Firouza tirée du documentaire.